Les ânes

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* Sauver les ânes grâce à des éprouvettes, Jean-Luc Nothias - Le Figaro - mardi 29 mars 2016.
   Tout le monde aime les ânes, et les quelques réticents n'ont probablement jamais regardé au fond de leurs grands yeux intelligents et tendres. L'air de rien, ils forment la trame de fond de larges pans de notre culture: l'ânon portant Jésus pour son entrée à Jérusalem, le grison Rucio de Sancho Panza aussi courageux que Rossinante, la jument de Don Quichotte, l'Âne, facétieux compagnon de l'ogre Shrek…
   Hélas, bien des races d'ânes risquent de disparaître. Des chercheurs de l'Inra, en collaboration avec l'IFCE, le CNRS et l'université François-Rabelais de Tours, se sont donc attelés à développer, pour la première fois, une technique de collecte d'ovocytes d'ânesses qui peut désormais être utilisée en routine (travaux publiés dans la revue Theriogenology). Elle devrait permettre la sauvegarde des races d'ânes sauvages et domestiques.
   Car la plupart des races sauvages sont en voie d'extinction, comme l'âne sauvage d'Asie (Equus hemionus) ou l'âne sauvage d'Afrique (Equus asinus africanus). De nombreuses races domestiques dans le monde sont également menacées. En France, sur les sept types d'ânes présents sur le territoire, cinq sont en cours d'extinction avec moins de 100 femelles à la reproduction en 2015 (23 ânesses bourbonnaises, 34 grand noir du Berry, 40 normandes, 43 de Provence, 88 du Cotentin) et deux sont en danger d'extinction avec moins de 300 femelles à la reproduction en 2015 (136 ânesses des Pyrénées, 296 baudets du Poitou).

Des réserves naturelles
   Pour préserver ce patrimoine génétique, diverses solutions sont envisagées. Certains créent des réserves naturelles pour ces bourricots, d'autres leur trouvent un «travail» (cela se fait un peu avec les randonnées à pied ou en attelage), d'autres enfin font intervenir la procréation médicalement assistée (PMA). Ce qui passe notamment par la cryoconservation du sperme, des ovocytes et des embryons.
Mais la congélation d'ovocytes équins est un art délicat, et madame âne ne peut produire qu'un embryon fécondé tous les 26 jours. D'où l'intérêt de prélever plusieurs ovocytes à la fois sur une femelle, et de les faire mûrir en laboratoire avant de les féconder. «Ces travaux sont le prolongement des études réalisées chez le cheval», explique Michèle Magistrini, coresponsable des travaux avec Ghylène Goudet. Toutes deux sont membres de l'unité physiologie de la reproduction et des comportements à l'Inra Val de Loire. «Et le personnel de la plateforme équine de l'UEPAO1 de l'Inra, à l'Orfrasière, a réalisé un travail remarquable avec les animaux.» Au total, 92 ovocytes ont été collectés au cours de 22 ponctions, soit en moyenne 4,2 ovocytes par ânesse.

Maturation in vitro
   Mais le travail ne s'est pas arrêté là. Les chercheurs de l'unité PRC1 ont adapté aux ovocytes d'ânesse une technique de maturation in vitro d'ovocytes de jument, permettant d'étudier pour la première fois la chronologie de la maturation des ovocytes d'ânesse. Il a pu être observé qu'il est possible d'obtenir 44 % d'ovocytes d'ânesses matures après 34 heures de culture in vitro.
   Michèle Magistrini conclut sur les perspectives d'avenir: «Les travaux se poursuivent avec la mise au point d'une technique de fécondation in vitro visant à obtenir des embryons aptes à la congélation ou au transfert dans une femelle receveuse qui assurera la gestation.» En 1930, dans le département de la Manche, il y avait environ 9000 ânes du Cotentin. Aujourd'hui, à peine quelques centaines. Quant à sa réputation de têtu ou d'idiot, elle est tout à fait imméritée et en fait due à son excessive tolérance aux abus de travail: quand il n'en peut vraiment plus, il se bloque. Rangez vos bonnets d'âne…

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